Janna Levin Un fou rève de machines de Turing

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Janna Levin, Un fou rêve de machines de Turing

publié par les éditions markus haller

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Il n’y a pas de commencement. J’ai d’abord voulu en inventer un, mais c’était un mensonge et je ne tiens pas à être une menteuse. Cette histoire se terminera où elle a commencé, en son milieu. Imaginez un triangle ou un cercle. Une trajectoire circulaire reliant trois points entre eux.

Sur l’un de ces points, un fou paranoïaque ; sur l’autre, un marginal solitaire. Kurt Gödel, le plus grand logicien de ces derniers siècles ; Alan Turing, brillant déchiffreur et mathématicien. Leur génie est une preuve de notre propre valeur, un antidote contre l’insignifiance ; leurs multiples défauts en sont le complément malheureux quoique naturel, comme si la grandeur n’était jamais accordée qu’avec une dose équivalente de faiblesse.

Convergents dans l’histoire, ces deux êtres divergent par leurs convictions. Si leurs vies ne se ressemblent guère, leurs morts sont presque interchangeables — l’une étant comme le reflet inversé de l’autre. Tous deux sont des marginaux et des génies singuliers. Tous deux se sont voués à la vérité et à la raison. Tous deux sont épris de science mathématique. Mais celle-ci demeure indifférente à leur dévotion, inaltérée par le drame de l’un comme par celui de l’autre — délires psychotiques de Gödel, sexualité de Turing. Un plus un feront toujours deux. Leurs vies brisées ne sont que des anecdotes à la marge de leurs découvertes. Mais leurs découvertes témoignent de notre ambition, et leur vies sont une parabole du libre arbitre. Contre l’indifférence, je souhaite raconter leur histoire.

Car une histoire, ça compte, n’est-ce pas ?

Je ne devrais même pas être ici, mais certaines choses ne sont accessibles que par des voies détournées. Même si je tentais de le dissimuler, de mentir, la vérité est là : c’est moi qui raconte cette histoire. Un catalogue décousu de données biographiques n’apporte rien s’il ne s’adosse à une histoire, avec ses trous, ses omissions, avec ses indéniables mensonges aussi — qui permettent de créer un sens qui n’eût jamais émergé d’un fatras de faits hétéroclites. En somme, toute cette histoire de Vérité est un Mensonge. C’est la menteuse elle-même qui vous le dit : Ceci est un mensonge.

La menteuse, c’est moi. Le troisième et dernier point du triangle, le maillon faible, la charnière incertaine, le vertex mal aligné. C’est à moi qu’il revient de tracer la ligne reliant le premier point au deuxième. Sauf que j’ignore par où commencer. Je suis en pleine rue, dans une ville ; je me dirige vers le métro. Des gens circulent en tous sens, une vieille femme se promène. L’un d’entre nous marquera-t-il les mémoires ? Y a-t-il parmi nous un seul être qui compte ?

Cette histoire de vérité et de logique mène à l’athéisme et au mysticisme. Au désespoir, au suicide. À l’avenir, à notre passé. Au présent. Mon point de départ sera donc arbitraire par nécessité, car la logique ne se déploie pas dans le temps. Elle existe à tout jamais dans le passé, où elle dicte le commencement de l’univers ; et à tout jamais dans l’avenir, où ses règles inéluctables ont déjà écrit notre destin. La chronologie peut être respectée, car la linéarité du temps facilite notre perception ; elle nous donne un rôle dans le scénario, un endroit où commencer, un endroit où finir. Alors je commence. Vienne, 1931. Un lieu et une date qui en valent bien d’autres.
 
Vienne, Autriche. 1931.

La scène est dans un café. Le Café Josephinum, c’est d’abord une odeur — l’âcre odeur d’un café turc torréfié, qui, trop lourde pour flotter dans l’air, attend d’y être soulevée par la vapeur vigoureuse qui s’échappe des casseroles où frémit le café. En inhalant les vapeurs de la pièce, les clients se sentent déjà stimulés. Le café se présente en premier lieu dans le cerveau sous forme d’une senteur délicieuse et humide ; en second lieu, il évoque le souvenir d’une salle parée de miroirs — un souvenir presque aussi stimulant que la vision de la salle même, qui n’apparaît qu’en troisième lieu. Le café est comme un combustible pour les idées. Un combustible dont se nourrit l’espoir fervent que la moisson des arts, de la logique et des mots sera plus riche que jamais, parce que seule la plus féconde des saisons permettra de soutenir le siège de cet hiver terrible et le siège de cette guerre terrible. Des noms se distinguent, puis sont oubliés. Des vers immortels sont écrits et d’autres aussi, moins immortels. Des artistes règlent leurs dettes en œuvres qui colorent les murs pendant que d’autres murs sont livrés à une aimable décrépitude. Dehors, Vienne se dégrade ou se rénove par fragments, dessinant un jardin composite et presque à l’abandon. De l’extérieur, les vitres du café semblent protéger les clients des éléments et de l’ennui de chaque jour. Dedans on rit, on fume, on crie, on se dispute, on s’observe, on siffle — tandis que la décoction mousseuse se fige pour former, sur le rebord des tasses, une dentelle opaline.

Quelques scientifiques de l’université se retrouvent là, lancent des idées qui se mêlent à celles des peintres, des romanciers, des visionnaires surgis plus vigoureux et plus hallucinés de la dépression que fait naître toute défaite nationale. Le petit groupe s’étoffe, n’accueille de nouveaux venus que sur invitation. Des concepts prennent forme dans ce bouillon d’idées, et bientôt le bouillon mérite un nom ; partout en Europe et jusqu’aux États-Unis, ce sera le Cercle de Vienne.

Au centre du Cercle, un autre cercle : un plateau de table en marbre blanc, rond et propre. Le Café Josephinum a été choisi précisément pour cette table. De main en main, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, un stylo passe. Il trace la première marque, une équation à même le plateau, une balafre d’encre noire sur le marbre, un énoncé mathématique parmi les éclaboussures. Tous lisent l’équation, se concentrent sur sa signification parmi les gouttes éparses. Les mathématiques s’adressent à l’œil, non à l’oreille. La discussion s’engage moins avec la voix qu’à coups de stylo. Ils souillent le marbre de leurs rayons de logique symbolique, y laissant un pigment humide et noir qui menace toujours de baver.

Ils se retrouvent ici le jeudi soir pour distiller leurs idées — pour distinguer la science de la superstition. Ce qui est en jeu ici : Tout. Le réel. Le sens. Leur vie. Ils ont perdu toute tolérance à l’égard des postures inefficaces et affectées, du mysticisme, de la métaphysique. Mais c’est dire les choses trop posément : ils détestent le mysticisme et la métaphysique, la religion et la foi. Ils les haïssent. Ils veulent mettre au jour la vérité. Et c’est au bord du délire qu’ils en éprouvent, je suppose, la présence — là, juste sous le bout de leurs doigts, au bout de leurs bras tendus à l’extrême.

Je suis là, moi aussi. Devant la table, dont je parcours le cercle entier du regard. Certains ressortent mieux que d’autres. Ils s’avancent, se présentent. La mathématicienne Olga Hahn-Neurath est là. Elle jouera dans cette histoire un rôle à la fois modeste et important, tout comme son mari Otto Neurath, le socialiste ventripotent. Surtout, il y a Moritz Schlick, la source et le sommet du Cercle. Olga, frappée de cécité depuis une lointaine infection, fume son cigare pendant qu’Otto absorbe des doses mortelles de caféine et que Moritz s’installe en brossant le revers de sa veste. D’autres sont venus aujourd’hui, mais leur participation est moins essentielle. Ce sera un cercle discret, en pointillés. Le Cercle comptera peut-être des membres plus importants au fil des ans ; pour l’heure, ce sont là les gens qui se détachent en couleurs et en grain épais sur le fond noir et blanc de l’histoire. L’image monochrome à grain épais, racornie, de faible résolution, de cette scène immobile. On y distingue quelques détails en l’observant de près. Dehors, un vent figé pour l’éternité mord le visage flou de quelques passants. Les hommes se plaquent le chapeau sur la tête, d’une main gantée de cuir défraîchi. Dedans, un miroir monumental piège les images de la vitrine dans un pan de verre animé.

Sur une humble chaise en bois sombre, près du mur, presque dissimulé derrière le motif floral de la stalle tapissée qui entoure la table, emporté par l’énergie et par l’enthousiasme de cette époque optimiste comme on est emporté par une tempête de sable, est assis Kurt Gödel.

En 1931, c’est un jeune homme de vingt-cinq ans ; les arêtes de son visage sont encore cachées sous la chair tendre de la jeunesse. Il vient tout juste de découvrir ses théorèmes. Fier, anxieux, il a apporté ses découvertes. Avec ce quasi paradoxe, cette vrille logique, l’immortalité lui est assurée. Immortalité de l’âme ou seulement du nom ? Cette question sera la cause même de sa folie. Puis-je affirmer, moi, que cette longévité surhumaine ne vaudra que pour son nom ? Et encore... Alors que nous vivons toujours dans l’ombre de sa découverte, peu d’entre nous connaissent son nom. C’est une appellation désignant un théorème — non pas un homme, mais une initiale. Et le voilà pourtant, prêt à défendre son âme, prêt à défendre la vérité, prêt à bouleverser la perception du monde que ses amis viennent de formuler sur ce plateau de marbre. Il entre dans le Cercle pour dire à ses membres qu’ils se trompent, et qu’il peut le prouver.

Gödel est taciturne, solitaire au cœur même d’une foule, dos au mur, les yeux écarquillés comme dans la pénombre d’une salle de cinéma. Il est réservé mais nullement désagréable. Le soin qu’il a mis à peigner et à pommader sa chevelure lisse, tirée vers l’arrière du crâne, témoigne de son principal intérêt dans la vie après les mathématiques — les femmes. Ses efforts dans ce domaine portent souvent leurs fruits, ce qui ajoute encore à son mystère aux yeux de la plupart des mathématiciens qui l’entourent. S’il lui est arrivé de s’afficher en compagnie de l’une ou l’autre de ses conquêtes, son véritable amour reste secret. Sa pomme tavelée, sa douce Adele.

Son visage à lui est également empreint d’une certaine douceur, malgré ses lunettes à monture épaisse et des verres convexes donnant à ses interlocuteurs, entraînés dans une discussion sur les mathématiques, l’impression de scruter un horizon lointain aux contours indécis. La monture noire, composée de deux cercles parfaits et d’un pont épais, accentue son regard et semble remplacer les yeux par deux ronds qu’aurait dessinés un enfant — offrant la manifestation physique de sa vision métaphorique. On en retire l’impression, quand on regarde au travers, qu’il faut se concentrer sur ces fenêtres tristes ou, plus encore, sur le vaste monde intellectuel qui s’étend juste derrière la focale des lentilles convexes.

Il ne parle que si on lui adresse la parole — encore faut-il qu’il s’agisse de mathématiques. Mais alors ses réponses sont si affûtées et splendides que les personnes capables de le comprendre ont l’impression de découvrir un fabuleux trésor. Ses rares conseils sont recherchés, respectés. Voilà un jeune homme qui impressionne par son talent, intimide par sa force. Voilà aussi un jeune homme qui impressionne par son étrangeté, intimide par sa faiblesse. Peut-être n’a-t-il pas plus de faiblesses qu’un autre, mais les siennes paraissent extrêmes — hypochondrie, paranoïa, schizophrénie. Toutes semblent d’autant plus prononcées qu’elles voisinent avec une puissance mentale extraordinaire. On dirait d’immenses trous noirs, des morceaux arrachés à quelque étoile étincelante.

Il n’est encore que possibilités. Possibilité d’être génial, possibilité d’être fou. Il accomplira les deux avec éclat.

Tous ceux qui sont venus en ce jeudi, soit une trentaine de personnes successivement, croient dur comme fer que la science mathématique est inexpugnable. Gödel est venu ce soir mettre en pièces leur certitude, ne laissant que des fragments concluants qui, une fois assemblés, élèveront aux mathématiques un monument puissant, mais non vulnérable — un monument incomplet. Gödel apportera la preuve que certaines vérités existent en-dehors de toute logique, et qu’il faut sortir de la logique pour espérer les appréhender. Certains — ceux qui se méfient des mathématiques, sans doute — rétorqueront qu’ils l’avaient toujours su. C’est faux. Ils ne le savaient pas. Ils étaient incapables de le démontrer.

Gödel ne s’est pas contenté de croire que la vérité nous échappait : il l’a démontré. Il n’a pas inventé un mythe conforme à son idée du monde — du moins en matière de mathématiques. Il a mis au jour son théorème comme il eût exhumé un roc en pleine terre. Faites-le passer autour de la table : il sera toujours bien réel, solide comme un roc. Cherchez-le, et vous le trouverez à l’endroit indiqué, à la marge de votre point de mire. Dans le ciel nocturne, certaines étoiles ne sont perceptibles que si l’on regarde la frange de leur pâle rayonnement. Leur incandescence est trop faible ou leur position trop lointaine pour qu’on puisse les voir directement, même en les fixant du regard. Pourtant, il est possible de les apercevoir du coin de l’œil parce que les cellules périphériques de la rétine sont plus sensibles à la lumière. Il n’en va pas autrement de la vérité. On peut la voir, mais seulement du coin de l’œil.
 
Dorset, Angleterre. 1928.

La scène est au pensionnat pour garçons de Sherborne, dans le Dorset. Un adolescent de seize ans est étendu parmi les gravats et la sciure de fondations inachevées, sous les lattes du plancher qui recouvre la grande salle du bâtiment Westcott. Le garçon étendu sous le plancher, c’est Alan Turing.

Il n’a pas choisi d’être là. Depuis combien de temps déjà ? Une bousculade, les décombres que fouillent des mains invisibles, puis l’obscurité. Un tintement bref, terrible. Un lourd couvercle qui vient s’encastrer dans le cercueil souterrain improvisé. Turing enterré vivant. C’est une évidence : les enfants sous-estiment toujours le danger de leurs armes.

Un bref instant — dont la durée n’excède pas le temps nécessaire à quelques bouffées d’air pour détacher la poussière qui bizarrement s’accroche sur la face inférieure du parquet — la planche se soulève d’un millimètre sous ses coups répétés. La force de plusieurs bras confondus exerçant une pression vers le bas, moins la force d’un adolescent poussant seul vers le haut. Turing n’est pas une mauviette. Athlétique, vigoureux, il est pourvu d’une musculature noueuse. Il peine et se débat jusqu’à ce que le désespoir se mette à rugir au fond de lui, dans un registre très grave que sa voix n’a encore jamais atteint. Ce rugissement, épouvantable, emplit certains garçons d’inquiétude, mais aucun d’eux ne possède assez d’autorité pour exiger des autres qu’ils s’interrompent ; la peur au ventre — comme un aiguillon planté au sommet de l’estomac —, ils continuent donc de tirer tous ensemble la vieille et lourde table de chêne jusqu’à l’emplacement prévu : deux pieds sur la planche branlante, deux autres plantés sur des lattes plus stables.

C’est peut-être une cérémonie d’initiation. Il s’accroche à cette possibilité avec optimisme. Sans la moindre ironie. Il ne songe pas à quelque initiation symbolique au terme de laquelle un garçon deviendrait un adulte. Les métaphores, il ne les utilise pas plus qu’il ne les comprend. Sa formulation est littérale. Ce n’est pas la première fois que son jugement lui fait défaut. Au cours de sa première semaine à Sherborne, en 1925, il avait fait l’expérience d’une cérémonie officielle : des garçons plus âgés l’avaient soulevé du sol par les bras et les jambes, avant de replier son corps pour l’introduire dans un tonneau, qu’ils avaient fait rouler à coups de pieds sur toute la longueur du hall d’entrée. Les coups étaient reçus de manière indirecte — pas l’humiliation. Faute d’alternative, il s’était laissé faire. Il avait roulé sans mot dire, gentiment, les yeux rivés sur une mince fente entre les douves cerclées de fer. Mais cela lui avait paru idiot. Il s’était dit que tout cela était sans doute très bête.

Ce qu’on lui inflige à présent est aussi très bête. Il le sait. Il voudrait crier, les invectiver, mais les insultes lui restent en travers de la gorge, rêches comme l’écorce. Les planches compriment brutalement son visage vers la droite, écrasent sa joue, ses bras et ses cuisses, si bien que le moindre mouvement est une torture. L’obscurité est un désastre supplémentaire.

Il panique. Sa propre salive le suffoque. Il se tord. Il comprime ses orteils, raidit ses jambes. Il pousse un cri, un glapissement de plus en plus aigu qui s’achève en sanglot. Mieux vaudrait ne pas lutter. Voici venir la claustrophobie. Le délire. La démence. Il s’étouffe, vomit un peu, mais il a cessé de résister. Il ne parvient pas à se détendre, à s’apaiser, à s’abandonner à l’incident, à se laisser rouer de coups dans un tonneau sur toute la longueur du hall d’entrée. Il sait bien qu’ils sont bêtes, que ce sont de faux durs, mais il admet qu’il existe sur terre bien des choses qu’il ne comprend pas, et qu’il vaut mieux alors avouer cette ignorance du monde. Il vaut parfois mieux accepter qu’on vous enferme sous quelques planches mal fixées dans la grande salle du bâtiment Westcott. Mais il n’y parvient pas.

Ses genoux grincent. Ses orteils se tordent. Puis son dos se bloque, et il se tasse avec un rire de hyène — un trait récurrent chez Turing — son cri effarant ne mérite-t-il pas un rire du même registre ? — un rire outré, en dents de scie, un rire aigu qui tient du hurlement. Toute l’instrumentation vocale d’Alan est ingouvernable. Cette sorte de distorsion auditive trouve probablement sa source dans la composition chimique très efficiente de son cerveau d’autiste. Sa voix explose et éclate, elle cale et se brise. Il parvient à en moduler la hauteur, jamais le rythme ni l’inflexion. Il lui manque le langage de l’intonation. Il lui manque la cadence qui rend une voix supportable et crée du sens. Sa voix, c’est l’irritant cliquetis de la cuiller qu’un enfant frappe contre une surface dure.

Le volume sonore exagéré et son élocution singulière passent parfois pour de l’entrain. Ce dysfonctionnement, assorti à son penchant pour la solitude, suscite la perplexité de ses maîtres : cet enfant est-il heureux ou non ? Dans leur correspondance avec Mrs Turing, ils s’efforcent en vain de livrer des observations sans les résumer en une conclusion trop pénible ; mais, incapables de maîtriser leur frustration, ils laissent échapper brutalement : « De toute évidence, Alan n’est pas un garçon normal. » Cela, elle le sait déjà.

De l’autre côté du plancher, la pièce devient un immense vide où son rire criard se débat, puis se dissipe dans un silence effroyable. Soucieux de prouver leur cruauté, les garçons s’efforcent d’ignorer le vibrato caquetant qui leur déchire les oreilles. Ils poursuivent leur jeu dans un calme aberrant, mais en eux l’enclos de la peur s’est effondré sur le fertile terreau gastro-intestinal où commence le cycle de la terreur. Deviendra-t-elle un ulcère purulent, une floraison de cellules putrides ? Cela dépendra du soin que mettra chacun d’eux à cultiver cette friche intérieure.

Le regard de Turing ne parvient pas à percer les ténèbres. L’obscurité recouvre ses yeux ouverts, parsemés de gros grains de poussière salée qui les brûlent et leur tirent des larmes — mais, à proprement parler, il ne pleure pas. Les pleurs viendront plus tard, quand le supplice aura pris fin. Plutôt : quand il aura surmonté cet énième tourment dans une vie de supplices — une vie de solitude, de persécution, de dépression, à peine relevée par de brèves périodes de bonheur enfantin. Pourtant, tout bien pesé, sa vie ne sera pas sans intérêt ; sa réussite et sa portée seront si grandes que lui-même n’en prendra jamais la mesure.

Ceci n’est pas une cérémonie d’initiation. C’est une punition. Il est puni pour avoir regardé à travers eux, pour avoir su voir en eux.

Le monde est parfois traversé de fulgurances. Bonbons durs et brillants qui crépitent comme des diamants, faisceaux de rayons d’or tranchant un paysage gris. Parfois, Alan remarque ces splendeurs sans effort. Il les découvre dans les bois, les aperçoit dans le ciel. Parfois, il les extrait d’une pierre ordinaire lors d’expériences chimiques malhabiles, exécutées sommairement dans sa chambre, mais menées avec la ferveur d’un alchimiste jusqu’à l’obtention d’or, d’iode ou de tout autre élément dûment répertorié dans la classification périodique. Parfois, il les découvre par l’esprit, telle la fonction trigonométrique inversée qu’il est parvenu à formuler comme série infinie de formes algébriques simples. Ces fulgurances-là sont celles qu’il préfère — étincelants joyaux, fruits des opérations systématiques et incessantes de son cerveau. S’il ne craint pas les émanations de ses produits chimiques, ni leur propension à s’enflammer, d’autres s’irritent et se plaignent du désordre qu’il provoque. Ses découvertes strictement mathématiques ont l’avantage de la discrétion — échardes de vérité perçant la peau de l’incertitude, encadrées par des taches de pourpre qu’il est seul à voir.

Tel apparaît le monde aux yeux d’Alan : des flaques de lumière, une rangée de pierres précieuses. Il passe de l’une à l’autre, à peine capable de se maintenir en équilibre au-dessus d’un marécage d’imposteurs et d’imbéciles. Avec leur monde de signes faciaux et de fausses avancées, de normes sociales. Avec leur univers terne et tortueux, fait de malhonnêteté, de rivalité, d’artifice.

Il est désorienté par les échanges confus et spirituels dont ses camarades font l’apprentissage — ces mécanismes par lesquels les classes moyennes étouffent la spontanéité sous un excès de bavardage. Dans le tourbillon où s’agitent les débris du comportement humain, il cherche la vérité à tâtons ; et, quand il la trouve, il en fixe la lueur avec une constance qui offense les autres. Furieux, vexés, ils lui jettent les pierres en pleine figure sans comprendre pourquoi il les fixe.

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